Mon journal à Fontainebleau et à Romainville
                                                                                            (Octobre 43 - Janvier 44) - Lucien Cariat

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                                                                 2 - Fontainebleau                                            Page 2 / 14

Plus de 15 jours sont passés. Le souvenir de mes trois camarades arrêtés reste en mon cœur. Nous savons qu'ils sont incacérés à Melun, mais que vont-ils devenir ? Heureusement, deux de nos adhérents recherchés ont pu échapper à la rafle du 10 octobre : mon collègue D... de Crèvecœur, et le percepteur de Mortcerf. Et puis d'autres dans les pays voisins, immédiatement prévenus par le brave Docteur J..., ont su prendre leurs précautions !... Mais c'est égal, les dénonciateurs voyaient clair. Sans cesse à l'affût, faisant espionner les patriotes par quelques sicaires, ils ont dressé une liste bien composée. Espérpns qu'ils n'en seront que plus durement punis le jour où viendra le moment d'expier.                                                   
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          Je continue normalement mon travail. N'est-il pas vrai que je suis sous la protection de la parole de l'inspecteur Korff ? Pauvre naïf ! Nous arrivons tout doucement au 30 octobre 1943. C'est un samedi. Il est 14 h. 30 : La porte de la classe est ouverte. Le maître expose à ses élèves la différence entre les synonymes et les homonymes, mots barbares à des cerveaux si nébuleux. Le jeune auditoire tend tous ses efforts dans la compréhension de cette leçon et, tout entier à cette tâche, personne n'a rien entendu venir.
               Tout à coup, deux hommes sont là, sur le seuil de la porte. Tous deux sont en civil, le chapeau sur les yeux, les mains enfoncées dans les poches de leur gabardine crème. Je reconnais immédiatement la face sinistre de l'inspec-teur Korff. Tous mes élèves sont débouts, anxieux. Je n'ai pas très bien compris moi-même, ce qui arrive. Fasciné par ces regards d'oiseaux de proie, je suis porté vers eux, presque automatiquement :  « Suivez-nous », prononce la voix froide de l'Allemand.
               Alors brusquement, comme sortant d'un rêve, je comprends trop bien. Déjà, je suis empoigné, bousculé, mais je parviens à échapper à la brute qui m'étreint : « Laissez-moi prendre mon pardessus au moins.» - « Nein ! Nein !» Et un grand coup de poing au foie me fait comprendre qu'il me faut revenir à de meilleurs sentiments. Tous les élèves sont sortis dans la cour, livides. Plusieurs crient ou pleurent : « M'sieu, r'venez ! M'sieu, r've-nez !. » Pauvres gosses...
               « Allez prévenir, mes parents et retournez chez vous », parviens-je à crier malgré les mains qui me bâillonnent. Les coups pleuvent toujours, au garrot en particulier. Saisi par les cheveux, j'arrive dans la rue où je parviens encore à crier avant d'être poussé brutalement dans une voiture qui démarre immédiatement sous les regards courroucés des personnes accourues.
               La Prima-quatre, qui contient déjà un détenu, traverse rapidement le village, puis La Houssiette. Où allons-nous ? Je pense que nous allons rejoindre la Nationale 36 et filer sur Melun. Mais non ! Tiens ! Que se passe-t-il ? Nous tournons à gauche et prenons le chemin de Sausseux. La voiture stoppe devant le portail de la ferme. Les deux gestapaches en gabardine crème, descendent et se dirige vers l'habitation. Un troisième policier en gabardine bleue (il était en soldat le 10 octobre, mitraillette à la main, monte la garde devant la voiture...
               Mon compagnon me glisse alors à mi-voix : « Tu vois mon petit gars, ils vont aux renseignements. Tu as certainement un copain dans cette ferme. » - « Je comprends ! » ai- je la force de murmurer. Evidemment, s'il y a des renseignements à donner, ce maire collaborateur, est à la hauteur de sa tâche. Cet homme qui en 1940 disait à trois prisonniers de guerre marseillais, (depuis  évadés  grâce à Louis), qu'il employait :« Avec les Allemands, certains Français vont se faire dresser « Ils » ont bien souffert des restrictions depuis longtemps. Chacun son tour. A « nous maintenant » ! Qu'importe que la guerre dure longtemps avec de tels homme ! Du moment que la fortune s'arrondit et qu'on « dresse » ceux qui sont un peu trop amoureux de la Liberté, alors tout va bien !...
               Mais à quoi bon crisper les poings. A quoi bon remâcher une rancœur que rien ne pourra calmer... Déjà les deux Boches sont de retour. Vingt minutes de conversation dit ma montre. La voiture démarre et par un petit chemin nons rejoignons la Nationale 36. (Bigre, les gredins semblent fort bien connaître la région). Mais la voiture s'arrête. Qu'y a-t-il ? Plus d'essence. Le chauffeur et son acolyte font le plein. J'en profite pour descendre. Ces émotions m'ont brisé. Cassé en deux, au revers d'un fossé, je vomis tandis qu'un employé de la S.N.C.F. passe et me fixe de son regard navré...
Une bourrade pour me faire réintégrer ma place et la voiture repart. Marles, Fontenay, Chaumes, Guignes, Melun. Où allons-nous ? Pithiviers ? Fontainebleau ? Dans la grande forêt Seine et Marnaise, le pâle soleil d'automne joue et met de douces teintes d'or roux entre les grands arbres. Les feuilles sèches tourbillonnent au vent puissant de la voiture qui dévore la route.
               Fontainebleau. Nous stoppons devant la prison militaire. Korff appuie sur un bouton. Un bruit de bottes et une tête de Fritz vient s'encadrer dans un judas. Immédiatement, avec les signes du plus grand respect (pas pour nous évidemment), le cerbère ouvre les portes et les referme avec un claquement sinistre. Maintenant, nous sommes retranchés du monde.
               Au greffe, Korff, à un bureau, prend nos noms, prénoms, qualité et compulse nos papiers. Mon compagnon se nomme Yvon Petit. Il est instituteur à Chelles. Lui aussi a été pris dans sa classe ! (Décidément c'est la fournée du corps enseignant !) C'est un ancien et à voir ses difficultés à remuer le bras droit, on devine qu'il est mutilé. Il a fait « l'autre » ce qui ne l'empêche pas d'être brutalisé comme si de rien n'était. Un soldat laid et fouinard, à l'habit crasseux s'approche de lui. Il le fouille complètement et sort tout ce qu'il a dans ses poches. Un rectangle de carton intrigue le nazi : « Was ist das ? » fait-il en le tournant et le retournant  - « Un billet de métro, eh ! andouille », répond Petit grognon.
               J'ai presque envie de rire malgré la gravité de l'heure. Mais voilà le fouilleur. Tout disparaît : cravate, ceinture, bretelles, cache-col, crayon, couteau, montre, allumettes, portefeuille. Rien ne nous est laissé. Déjà, un gardien gigantesque, armé d'un revolver énorme et d'un trousseau de clés impressionnant, emmène mon compagnon Petit. Dix minutes plus tard, c'est mon tour. Machinalement, les membres las, je suis le geôlier qui, je le saurai plus tard, se nomme Willy.
               Nous sommes au deuxième étage. L'Allemand ouvre la cellule 25, m'y pousse et, tandis que derrière moi la lourde porte se referme sur ma souffrance, je m'effondre sur une paillasse, à bout de nerfs. Ainsi je suis en prison ! Jamais je n'aurais cru semblable chose... Autour de moi dans cette sombre geôle, six hommes barbus s'efforcent de me remonter le moral. Ils m'interrogent, se présentent : « Qui es-tu ? D'où viens-tu? Qu'as-tu.fait ? » Quelques-uns d'entre eux me sont tout de suite très sympathiques : Lucien Grosbois, chef de district au ravitaillement à Dammartin-en-Goele ; André Chambon, coiffeur à La Ferté-sous-Jouarre ; André Jalade, de Fontainebleau. Tous trois sont paraît-il des «terroristes». Cela évidemment contribue à nous rapprocher. Quant aux autres, ils sont inculpés de marché noir.
               Remis un peu de mes émotions, j'écris une lettre à mes parents avec du papier et un crayon que mes compagnons ont pu se procurer. Ce mot tout à l'heure, je le donnerai au geôlier. Pauvre naïf ! Pourquoi ai-je cru que cette lettre arriverait un jour ? Vers 17 heures, une grosse clé tourne dans la serrure. Willy apparaît. Mes camarades demandent une couverture et une paillasse pour moi. Le gardien ricane et montre le sol. Je comprends trop. Que peut-on attendre de cette racaille allemande qui nous prend pour des esclaves ? Rien, c'est certain. L'homme nous donne quelques tranches d'un pain noir et amer et... nous enlève nos chaussures !... On ne sait jamais avec ces terroristes !!...
               Donc, nous serons quatre sur deux paillasses. Serrés les uns contre les autres, nous nous réchaufferons tant bien que mal. Deux couvertures pour quatre ! O bienfaits de la collaboration ! Français, travaille et meurt au besoin ! L'Allemand ton seigneur et maître te protège ! Ne crains rien. Encore un des paradoxes de la prétendue amitié allemande.
               L'Angélus sonne à une église proche ; six heures. Vais-je dormir ? Impossible de fermer l'œil. Découragé, abattu, la fièvre me tourmente. A mes tempes bourdonnantes, le sang bat violemment. Les moindres bruits de la prison : hurlements rauques, martellement de bottes, bruits sinistres de clés dans les serrures, me font tressaillir. Que l'aube est longue à venir ! Enfin l'électricité s'allume. La serrure grince. Willy amène l'eau pour la toilette. Il est 5 h 30 du matin environ. Deux camarades descendent vider les tinettes et vont chercher le liquide que l'on baptise du nom pompeux de café. Un jus de gland affreux, évidemment pas chaud et non sucré. Même pas de quoi se réchauffer, Car nous sommes frigorifiés dans cet in-pace de pierre où nous sommes entassés à sept. Autant se recouchés jusqu'au jour.
               A midi, le gros Willy et son aide nous, apporte le « déjeuner». C'est un vague rata d'oignons dans un seau hygiénique de propreté plutôt douteuse. « Allons les gars, bon appétit, crie Grosbois. A la guerre comme à la guerre ! » Malgré ces encouragements, je ne me sens guère en appétit. Comme nous sommes loin de la vie familiale ! Et pourtant, Doriot, Déat, Paquis et Compagnie nous ont assez parlé des bienfaits du national socialisme ! Ainsi nous sommes sept dans cette cellule étroite faiblement éclairée par deux soupiraux grillagés ! Il est vrai que les prisons sont pleines. Il faut bien loger tout le monde !... Mais qui est avec moi ? Il y a Bonnier, de Saint-Loup-de-Naud, 50 ans, mutilé de guerre : une main déchiquetée. II me parle de Coulommiers quand je lui dis que j'habite près de ce centre. « Oui, j'y ai un de mes amis, une personne à la hauteur, un esprit d'envergure, très ardent... - « Ah !  comment s'appelle-t-il ? Peut-être le connais-Je?» - « Il est photographe et se nomme Levavasseur...» - « Levavasseur, ah mais oui, je connais ! »...
 Tiens ! tiens ! Grosbois me fait un signe de l'œil. « Méfie-toi » semblât-il me dire.  L'autre continue imperturtable :
« C'est un homme bien noté par la plupart de ses concitoyens et il fait beaucoup de travail. Dailleurs je suis en rapport étroit avec lui car je suis secrétaire de la L.V. F pour la région de Provins. » Oh ! misère ! j'ai envie de lui dire :  « Mais qu'est-ce que tu f... ici, prêcheur d'ordre nouveau ?... »  Mais l'homme est lancé : « Le bolchevisme voilà l'ennemi. L'Allemagne défend l'Europe contre la marée rouge et nous protège contre ce péril. »
              « En attendant, persifle Grosbois, pour l'instant elle le protège bien, l'Allemagne ! »  Bonnier, décontenancé, explique qu'il y a eu erreur, quil a été «dénoncé par des gaullisses (J'en doute !), mais qu'il va bientôt être libéré.» - « Depuis combien de temps es-tu ici ?» - « 65 jours ! » Mine de rien ! Pour un ami de l'Allemagne ! ne puis-je ne m'empêcher de penser. Encore un qui a certainement voulu rouler l'Allemand par différentes combines et qui s'est fait prendre
               Il y a aussi Richard. C'est un gars solide de 32 ans, plutôt cynique qui fait le marché noir sur une grande échelle. Il connaît tous les prix du marché clandestin, depuis les sardines jusqu'au complet pure laine, en passant par les chaussures tout cuir. Il ne s'inquiète pas de son incarcération provisoire - « Je me suis fait prendre par une patrouille allemande. Bah ! ce n'est rien. Dans 8 jours, tout sera arrangé. Claude Jeantet va s'occuper de moi.» - « Mais tu en as des relations, dis donc !» - «J'pense bien, je fournis le rédacteur du Petit Parisien. Il saura m'être reconnaissant. » Somme toute un type peu intéressant. Un de ces innombrables rastaquouères qui profitent de la misère du peuple pour s'enrichir.
               Il y a encore un malheureux Portugais de 58 ans, José, qui a été surpris par un policier allemand alors qu'il était porteur d'un jambon. Les Boches lui ont tapé dessus, pour savoir où il avait eu ce jambon. José n'a rien dit et... il est là depuis 20 jours! Mais à côté de ces trois types plutôt louches, comme je préfère les trois autres. Lucien Grosbois est jeune : 27 ans. De taille moyenne, le torse large et bien planté, une poitrine de nageur, les cheveux fins rejetés en arrière, c'est un sportif accompli. Il a fait ses études à Melun. Engagé dans l'aviation, il est breveté pilote et s'est entraîné au Maroc, en 39-40 pour faire son devoir contre l'ennemi allemand. Hélas ! il ne le put! Démobilisé après l'armistice, il entra au Ravitaillement comme chef de district à Dammartin-en-Goële. Là, son patriotisme le conduisit au F.N., où il fit son devoir. Il est là depuis dix jours, arrêté avec son ami Trout, le secrétaire de mairie. Il ne regrette rien et ne s'avoue pas vaincu- II est plein d'optimisme. Avec lui, vraiment on se sent plus fort.

               André Chambon, 22 ans, est le plus jeune de nous tous. Chevelu comme Clodion, c'est un garçon calme et lui aussi plein d'optimisme. Il est marié et fut arrêté avec son beau-père, chez ce dernier, dans une raflé de la Gestapo, à La Ferté sous Jouarre. Jalade est trapu, puissant. Il déteste les Allemands qui l'ont arrêté et n'attend qu'une occasion pour leur fausser compagnie.
               Comme ce dimanche s'écoule tristement ! Mes compagnons font d'innombrables parties de cartes. C'est leur seule distraction. Vers 17 heures, Willy nous apporte notre souper : du pain noir et moisi avec avec un peu de marmelade. A 18 heures, Grosbois, Chambon, Richard et moi, nous nous allongeons sur nos deux paillasses à terre. Toujour pas de changement dans la literie! Le geôlier, de l'extérieur, ferme le courant et nous voilà plongés dans nos pensées. Je souffre du dos et silencieusement dans l'ombre, de lourdes larmes roulent sur mes joues enfiévrées...
                                                                   
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           Tout à coup, dans la nuit, un cri affreux m'a glacé, alors que déjà je sommeillais. Qu'est-ce ? Rien, pourtant ! Ai-je rêvé ? Autour de moi, dans la geôle, les respirations régulières de mes compagnons indiquent qu'ils sont plongés dans un sommeil qui leur fait oublier toute la gravité de leur situation. Oh ! Misère ! Le cri se répète. Un cri douloureux, horrible, un cri de souffrance indicible, un cri assourdi, semblant sortir du sol. Encore un malheureux que l'on torture pour lui faire avouer quelques renseignements sur son action patriotique. J'entends encore une voix rauque, puis un claquement sourd de porte, et c'est fini. Malgré moi, je frémis à l'évocation des souffrances de celui qui, pauvre être douloureux, a lancé cet appel que, seuls, des barbares peussiens en entendu en ricanant... Est-ce cela que Pétainveut, lorsqu'il prêche la collaboration franco-allemande? Il ne devrait pourtant rien ignorer de la « correction allemande », lui, un Maréchal de France !...
               Mais essayons d'oublier toutes ces horreurs. C'est difficile. J'ai les tempes douloureuses. La fièvre à nouveau m'a repris et au matin, je ne pourrai pas bouger, anéanti... Mes camarades s'inquiètent : « docteur ! » demande Chambon au geôlier, en me désignant. Le gros Allemand grimace et dit ironiquement : « Terroriste... Kapout ! ». Pauvre imbécile... Néanmoins il fera le nécessaire, car vers 10 heures un médecin de la Vehrmacht pénètre dans la cellule, suivi de son ordonnance, vilain comme un singe... Ce docteur jeune, grand, blond, au visage avenant, m'examine sur le bat-flanc de Jalade (où mes camarades mont transporté) et, voyant mon état physique et ma grande dépression nerveuse hoche la tête en déclarant: « Lui... partir ! » Vais-je être débarassé de ce pénible calvaire ? Va-t-on me conduire à l'hôpital ? Mais que dira Korff au docteur de la Wehrmacht ? La Gestapo n'a-t-elle pas barre sur l'armée allemande ? Enfin, espérons ! J'attends en prenant des cachets que Grosbois possédait dans sa réserve.
 Vers midi, je mange un peu de poulet, du raisin et des gâteaux que mes camarades m'ont donnés. La solidarité est reine dans les prisons de l'Anti-France. Combien vous en sais-je gré, mes compagnons ! Mais l'estomac ne veut rien entendre. Je vomis tout ce j'ai mangé et je me recouche sur le bat-flanc, grelottant de fièvre et de froid.
                 Triste journée de Toussaint !... Ce 1er novembre nous fait songer à tous ceux qui souffrent dans les bagnes hitléiens. Combien connaissent notre sort, hélas ? Combien gémissent dans leurs fers, au paradis de l'ordre nouveau ? Le dira-t-on assez un jour et surtout tiendra-t-on compte de leurs souffrances... Nous n'en savons rien, mais ce que nous savons c'est, qu'aujourd'hui, de lourdes bottes allemandes souillent le sol de nos villes, de soudards teutons mangent nos produits, boivent nos bons vins et font ripaille avec leurs valets de Vichy, tandis que nous souffrons pour que la Liberté, notre chère Liberté, revienne un jour au beau pays de France. Voilà ce que sont nos pensées en cette journée morose où chacun se recueille dans le souvenir de l'Absent. Mais nous savons aussi que l'on pense à nous. Nous connaissons les démarches, les pleurs, les supplications de nos familles qui ignorent ce que nous sommes devenus. Et nous serrons les poings de rage, en maudissant cette Allemagne qui voudrait anéantir en nous tout patriotisme dirigé contre elle. Maïs elle a beau faire. La France, qui a entendu le clairon du refus d'armistice sonné par de Gaulle, ne cédera jamais. Elle tiendra jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'au jour où le monstre hitléro-fasciste qui tue, pille, viole, sera anéanti.
                                                                              
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               Une clé fouille dans la serrure. Qu'est-ce ? Il n'est pourtant pas encore l'heure de « diner » ! Non ! mais Willy vient chercher Richard en lui disant: « Bureau ! ». Notre compagnon suit joyeusement le geôlier. Son absence est de courte durée. Un quart d'hfeure après il est de retour: « Ça y est, les gars ! je suis libéré ! Je savais bien que Jeantet ferait quelque chose pour moi. Je n'ai pas moisi dans l'établissement:. Cinq jours ! C'est quand même cinq jours de trop ! Quelle perte sèche ! Enfin ! En attendant je vous laisse toutes les victuailles, vous vous partagerez ».
               Peu après le porte-clés vient le chercher. Il nous dit au revoir en nous souhaitant bonne chance. « Tâche de ne pas te faire reprendre, lance Grosbois.» - « T'en fais pas. Je suis averti. Et un homme averti en vaut deux », réplique-t-il, l'œil malin, en franchissant la lourde porte. « En voilà encore un qui n'a pas fini de voler son monde», murmure doucement Chambon. Enfin, il est libéré, tant mieux pour lui. Et puis, ce n'était pas un mauvais gars pour nous.
               Nous ne sommes plus que six. A 18 heures, tout le monde se couche. Jalade prend ma place sur les paillasses à terre, aux côtés de Grosbois et de Chambon. Je prends quelques cachets. Et tandis que chacun d'entre nous cherche le sommeil, les cloches de Fontainebleau à toute volée, commencent leur chant funèbre...

 

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