Mon journal à Fontainebleau et à Romainville
                                                                                            (Octobre 43 - Janvier 44) - Lucien Cariat

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  A mes camarades Louis, Georges et Marcel du F.N., actuellement à Weimar, à mes braves compagnons de Fontainebleau et   Romainville, à tous ceux de la Résistance qui sont morts ou ont souffert pour que vive la France Libre. - Lucien Cariat
          - Mars 1946. - Georges Reuter est mort pour la France à Mauthausen.
          - Toujours sans nouvelles de Louis Fenaux et de Marcel Pierrard, déportés à Büchenwald.

                                                        Le 10 octobre 1943                                                              Page 1 / 14

  La matinée s'annonçait bien. Une douce journée où rien ne laissait présager un aussi dramatique événement... Il était 9 h. 30. Toute la famille préparait son dimanche et s'activait suivant ses affinités. Ma mère venait de nous quitter pour le bourg : la question ravitaillement la préoccupait toute. Je me disposais à me rendre à l'office du dimanche ; quant à mes deux frères, ils faisaient « leur travail », c'est-à-dire qu'ils vérifiaient leurs armes, les démontaient, les graissaient, pensant bien s'en servir un jour si l'occasion se présentait. Calmement installés dans le fond du jardin, ils ignoraient qu'à l'heure même un terrible danger planait sur, notre paisible localité.
               Ce fut notre mère qui nous en avertit. Elle n'avait pas été jusqu'au village. Un de mes anciens élèves, Yves, l'avait arrêtée en route : " N'allez pas plus loin, la Gestapo est chez le boulanger ! Louis vient d'être arrêté. Les Boches fouillent toute sa maison. Allez prévenir le maître. " Brave gamin ! Il est toujours de ces élèves qui gardent un, peu d'amitié pour leur instituteur et qui parfois se souviennent.
               L'affaire était d'importance. Mère n'alla pas plus loin. Elle n'ignorait pas que nous faisions partie d'un groupement clandestin et que Louis marchait avec nous. Aussi quelques instants après, étions-nous prévenus. Les trois frères, inutile de le dire, firent diligence pour faire disparaître tout ce qui risquait d'attirer l'œil de ces Messieurs lors d'une perquisition éventuelle.
               - "Au travail, retorque Jean, plus entreprenant. Il s'agit de planquer le matériel et le plus rapidement possible. "
Et là-bas, dans le fond du jardin, les deux gars s'affairent fébrilement pour cacher leurs fusils. De mon côté, je me résigne à brûler tous les tracts et journaux clandestins que je possède. Pénible autodafé ! Tous les journaux du F- N. : Marseillaise, France d'Abord, Jeunesse ardente, disparaissent dans les flammes. Et ces tracts imprimés en allemand ? Jamais ils n'iront dans les boîtes à lettres des garde-chasse boches cantonnés dans la localité. Tant pis ! L'heure n'est plus aux tergiversations.
               C'est fini. Ce qui tout à l'heure était destiné à enflammer le patriotisme de compatriotes courageux n'est plus maintenant qu'un petit tas de cendres qui se disperse sous le crochet du poêle. Encore deux fausses cartes d'identité, une liste de souscripteurs désirant aider les F. T. P. à planquer dans une cachette sûre, et tout est en place.
               Mes précautions prises, je me prépare à partir à la messe comme si de rien n'était. Inutile ! Une voiture stoppe devant la maison : c'est une Prima-4 Renault bleue. Trois hommes en descendent. La Gestapo ! !. Je devine ce que veulent ces hommes armés de fusils et de mitraillettes. Immédiatement, mes parents alarmés, s'interposent près de l'officier de la Gestapo qui parle le Français.
               - « Nous venons arrêter l'instituteur.» - « C''est moi, dis-je. Que me voulez-vous ?» - « Nous avons un mandat d'arrêt contre vous. » Mon père  et  ma mère essaient d'apitoyer l'homme : - « Mais il n'a rien fait et puis, il est malade.» - « Je ne fais qu'exécuter les ordres que l'on m'a donnés.» - « Où allez-vous l'emmener ?» - « Là, tout à côté, à la demeure des garde chasse. Il y sera interrogé. Et puis, ce n'est plus un enfant !» tranche sèchement le petit inspecteur à faciès de Mongol, à bout d'arguments. »
                 Il n'y a qu'à s'incliner. - « Puis-je sortir?» - «Oui». Mais l'inspecteur me suit. Il n'a pas envie de me perdre. Pourtant à malin, malin et demi. Je parviens à glisser dans les cabinets un papier qui commençait à brûler sérieusement la poche de mon veston et que j'avais complètement oublié tout à l'heure. Un rectangle de papier, portant d'un côté Laval, de l'autre Hitler, accrochés à une potence et tirant de ces langues! - « Allons, Monsieur, vite, on vous attend.» Pour être polis, ces gens-là le sont. Trop polis pour être honnêtes, nous avertit le dicton. Et me voilà parti vers la grille, bien encadré par les trois SS qui me surveillent. La voiture de Monsieur est avancé, pensé-je.
               Mais que vois-je ? A vingt mètres, là, près du carrefour, un de nos plus gros collaborateurs par le volume, Firmin, assis sur le cadre de sa bicyclette, ricane, béatement, en me voyant si bien encadré. Pour sûr, c'est un spectacle qui lui convient ! A vrai dire, il n'en perd pas une bouchée !... Malheureusement, je n'ai pas le temps de songer plus longtemps à cet admirateur de l'Allemagne nazie, car une voiture passe rapidement devant nous. Je reconnais à l'intérieur, la casquette de notre ami le chef de gare. Décidément la situation est mauvaise.
               Quelques minutes plus tard, les deux voitures arrivent à la maison C. où sont logés les boches. Dans la cour, une dizaine de SS, armés jusqu'aux dents, rient en nous voyant descendre des autos. Tiens, quelqu'un nous a déjà précédé. Un homme est assis sur les marches d'un escalier. Comme il semble vieux et triste. La tête entre les mains, il est plongé dans de cruelles pensées, II est en sabots et en costume de velours. Qui reconnaîtrait en cet homme abattu (en apparence tout au moins), nôtre brave ami, le receveur des P. T. T., Le Goffic ? Les Gestapaches sont allés le cueillir à son domicile, à Mortcerf . Surpris alors qu'il nettoyait ses lapins, il n'a pas pu esquisser, le moindre mouvement de fuite et a dû faire face.
                Nos regards se croisent. Rien ne les trouble. Vides, absents, ils s'ignorent. Et pourtant nos pensées sont les mêmes, à cette heure tragique où quatre bons patriotes sont aux mains des plus effroyables créatures que la terre puisse porter. Nous savons que de sinistres gredins nous ont dénoncés à la Gestapo. Nous savons que ces Français (le sont-ils vraiment ?) ont donné nos noms comme étant ceux de gaullistes dangereux pour leurs menées anti-nationales, c'est-à-dire anti-allemandes. Mais l'indifférence vaut mieux devant ces Boches qui guettent les moindres de nos réactions. C'est ce que je fais. Et je vais m'asseoir sur les marches d'un escalier, en m'amusant avec de jeunes chiens...
               10 h. 15. - Une voiture arrive. Un inspecteur en civil fait signe à mes camarades Charlier et Le Goffic de le suivre. Ceux-ci obtempèrent. Je me lève vivement et vais vers le policier : - « Et moi ? Est-ce que je pars ?» - «Vous restez ici. On vous interrogera tout à l'heure.» Et le petit Chleu au visage de Mongol allume un cigare, salue les soldats, bras tendus, serre des mains, et la voiture démarre emmenant deux de mes meilleurs compagnons vers un sort que je ne veux pas évoquer, hélas !
               Je reste seul dans cette cour sous la garde de trois feldgraü SS. Les factionnaires ont des visages bornés, des figures de brutes. On sent que ces bêtes humaines n'auront aucun scrupule à exécuter les ordres que leurs officiers leur donneront lorsqu'il s'agira de faire parler des Patriotes. C'est peut-être ce qui se passe actuellement, car de la maison me parviennent des séries de cris, de hurlements plutôt. Tout à coup, la porte de la maison s'ouvre. Un inspecteur en civil, gabardine noire, s'avance vers moi. Il est de taille moyenne, large des épaules, le visage glabe, l'œil gris-bleu très dur, la tête rasée à l'arrière. La vraie tête de l'officier prussien. II me dévisage sans parler. Brusquement sa voix claque, une voix sèche, terrible, destinée à intimider le prisonnier que je suis : « Quel est votre nom ? » Mais l'effet escompté n'est pas atteint. Je réponds calmement : « Je m'appelle Cariat, mon prénom est Lucien.» - « Vous êtes instituteur ?» - « Yes ! » - « Comment, yes ?» hurle le SS.
              Ses yeux lancent des éclairs, sa face est ravagée, tordue par la colère. Un poing énorme se lève. La haine se lit sur ce visage de brute qui ignore tout des sentiments humains. Le poing poursuit sa course, visant ma figure. Je recule d'un pas ; la lourde patte du gestapache s'abat sur mon épaule et me fait chanceler. L'indignation s'empare de l'être faible que je suis et s'est presque violemment que je lâche à la figure de mon vis-à-vis : - « Comment vous oseriez me frapper ?... Un infirme ! Un fils de mutilé de guerre !» Mais l'homme est toujours agressif : - « Pourquoi avez-vous employé ce mot anglais ?» - « Vous employez bien le français qui n'est pas votre langue. Pourquoi n'aurais-je pas le droit d'étudier une langue étrangère ?..»
              Le teuton semble décontenancé. Il rompt les chiens et interroge : «Connaissez-vous Louis ?» - «Oui !» - «Seulement ?" - « Evidemment !» - « Pourquoi alliez-vous chez lui ? » (Décidément il a l'air bien renseigné, ce Boche !) - « C'est bien simple, comme Louis tenait un café et une boulangerie, j'étais à même de le voir et de lui parler. Ainsi, parlions-nous de la guerre ! »
- «Seulement ? » (Tiens, il aime bien ce mot). - « Oh ! oui ! Que voulez-vous, c'est la principale préoccupation de ceux qui souffrent. » - « Cependant, ne conversiez-vous pas de la Résistance, du Front National, groupement terroriste ?...» - « Front National, c'est bien la première fois que j'entends parler de cela.»
               L'Inspecteur ne semble guère satisfait de mes réponses. Il devra s'en contenter. Il est vrai, doit-il penser, que ce n'est guère un endroit pour interroger les gens. Sans transition il passe à autre chose et m'interroge sur mon père, puis sur ma santé - « De quelle maladie souffrez-vous ? » - « De scoliose. » - « Qui vous soigne ? » - « C'était un docteur allemand. Un brave homme. Depuis 40, je ne sais ce qu'il est devenu ; peut-être retourné en Allemagne ? » Hélas ! si, je sais bien ce qu'il est devenu. Razzié par une descente de police allemande, lui qui avait fui les bagnes hitlériens de son pays, est tombé dans les bagnes nazis de France. Le fou sanglant de Berchtesgaden et son racisme ont fait une victime de plus. Comment pourrait-on aimer cette Allemagne criminelle qui tue pour le plaisir de détruire tout ce qui ne répond pas à ses préceptes ?
               - «" C'est très bien, annonce le policier, vous allez retourner chez vous... » Nous arrivons doucement près de la grille de la propriété. Tout à coup la sonnerie grêle du téléphone retentit à l'intérieur de la maison. - « Un instant, voulez-vous revenir ?», commande l'homme. Je regagne la cour sous la surveillance des trois Fridolins qui y montent la garde. Brusquement un chien surgit sur mes talons et m'attrape par le bas du pantalon. Me retournant vivement, je saisis une charbonnette dans un coin et j'en caresse les côtes du roquet qui s'enfuit en hurlant. Les trois « Vert-de-Gris » ricanent bêtement. L'un d'eux rassemble les quelques bribes de français qu'il possède et me dit avec un accent affreux : « II est tanchereux !...» - « Oh ! oui, fais-je, c'est un chien allemand.»" Hum ! Quels regard mes aïeux !
               Mais déjà le Prussien rasé sort de l'habitation. La conversation qu'il vient d'avoir en allemand est terminée. Il a l'air content, il se frotte les mains. Et là-haut, à l'étage supérieur les cris rauques et les coups retentissent toujours. Que se passe-t-il dans cette maison ? Le saura-t-on un jour ?
               L'inspecteur m'entraîne rapidement vers la grille d'entrée. Il me parle de mon travail, des études des jeunes gens, de la situation des fonctionnaires. Il déplore même le peu d'aide que le gouvernement français donne à ses employés ! !-.. Jusqu'où va la dissimulation de ces agents de la Gestapo ! Comme le bonhomme ne ressemble en rien à celui de tout à l'heure ! Il est calme, paterne. On le prendrait pour un honnête rentier racontant ses souvenirs. A n'en pas douter, un de nos kollaborateurs dirait, l'air extasié : « Comme il est « correct », ce brave homme ! » Puis se tournant vers moi, il m'annonce : " Maintenant cher Monsieur, (que d'honneurs !) vous êtes libre, veuillez retourner chez vous. Vous ne serez plus inquiété. " Et il me tend sa large main, sous l'œil d'une de nos concitoyennes qui passe dans la rue, étonnée...
                                                                        
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               Ainsi, Je viens de vivre un épisode de la lutte que dans la France entière, les patriotes mènent contre l'Ennemi. Cependant, rien d'extraordinaire ne m'est arrivé... Si, pourtant ! Il est arrivé une chose inouïe, une chose effroyable, un acte de lâcheté inqualifiable. Toute la population gaulliste de notre village a été émue par le coup terrible qui la frappe. Quelques  admirateurs  de l'ennemi, lâches  parmi  les pleutres, ont donné nos noms à leurs protecteurs prussiens. Ils nous ont présentés comme de dangereux individus et l'Allemand sans tarder a pris ses dispositions. Dénoncés ! Oui !...Car sans la dénonciation, écrite ouverbale, qui aurait pu renseigner le Boche exécré que dans un obscur village de la Brie quelques patriotes refusaient de plier sous le joug ? Personne évidemment!...
               Aujourd'ui, trois d'entre nous sont captifs. Deux, devant moi, sont partis dans une direction inconnue. Quant au troisième, Louis, c'est certainement lui que l'on « interroge » dans cette maison que je quitte. Et tandis que je regagne tristement la maison familiale, en songeant à mes camarades qui étaient si ardents dans notre groupement de Résistance, les ragots vont leur train dans le village.
                 Il est 11 h. 30. C'est la sortie de la messe. Et chose affreuse, quelques nazifiés diront en sortant de l'édifice où notre vieux curé prêche la fraternité : « Ils vont se faire dresser les gogos ! » Car à notre intention, les kollaborateurs de l'ennemi, utilisent cet horrible calembour pour qualifier notre gaullisme qu'ils détestent. Mais qu'importe, puisque nous savons que nous sommes dans la bonne voie. Malgré tous les revers, rien ne nous détournera. Nous avons la foi. Nous croyons en la Victoire de la France sur l'ennemi exécré. Un jour viendra où peut-être on rendra grâce à ces gogos qui voyaient en de Gaulle, le seul chef capable de relever le flambeau tombé des mains déffaillantes d'un vieillard découragé et traître à sa Patrie !

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