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                                                                                                                                     Quelques précisions sur le Limodin  

                     Ulsétien d’adoption et curieux de nature, j’ai voulu en savoir un peu plus sur un personnage dont le nom est intimement lié au village de La Houssaye : Etienne Jodelle. Qui donc était Etienne Jodelle, hormis un poète de la Pléiade, propriétaire en son temps du Limodin ? Mes recherches  m’ont dévoilé le portrait d’un homme très contesté, génie pour les uns, démon pour les autres, mais qui, de l’avis de tous, encenseurs comme détracteurs,  aura laissé une trace certaine dans la littérature française.
                       
Etienne Jodelle voit le jour à Paris en 1532 ou il habite avec ses parents et sa sœur dans une maison sise au coin de la rue de la Ferronnerie et de la rue des
Lombards.(1) Le décès précoce de son père, vers 1536, fait de sa mère Marie Drouet la tutrice de ses enfants mineurs. Elle reçoit en héritage des biens parisiens mais également une terre à Pontault en Brie ainsi qu’une petite ferme aux Chapelles Bourbon : le Grand Limodin (2). Sœur de Nicolas Drouet, notaire au Châtelet, et tante de Jean Drouet, conseiller du Roi et auditeur des comptes, elle gère sans trop de problème ce modeste patrimoine. Jean Drouet, cousin du poète, jouera un rôle dans l’histoire de sa vie.
                        Un bail de location établi le 23 mai 1549 nous apprend que « honorable femme Marie Drouet veuve de feu Etienne Jodelle, en son vivant marchand et bourgeois de Paris, agissant tant en son nom que comme tutrice et curatrice des enfants mineurs… » loue au laboureur Michel Doutremepuy demeurant à La Chapelle-aux-Ouins, une ferme appelée  Le Grand Limodin, « consistant en maison, grange, étables, four, bergeries, le tout comme il se comporte, assis en la paroisse du dit lieu de La Chapelle, avec sa quantité de 120 arpents de terres labourables et prés en plusieurs pièces …».
                         Très peu de renseignements nous sont parvenus sur la jeunesse de Jodelle. Son oncle maternel, Etienne de Passavant riche marchand tapissier, possède dans sa maison de la rue des Lombards une importante collection de livres et de manuscrits dans laquelle le jeune Jodelle, en voisin, semble puiser abondamment. En 1546, alors qu’il a tout juste 14 ans, paraît en tête d’une édition des Œuvres de Clément Marot publiée à Lyon, une épitaphe du poète signée Etienne Jodelle. Si l’on en croit son éditeur posthume Charles de la Mothe, dès l’an 1549 on peut lire de lui « plusieurs sonnets, odes ou charontides », mais il n’a rien survécu de ces premiers essais.  En 1551, il écrit un sonnet pour célébrer la traduction des « Pseaumes » par Théodore de Bèze, son ami protestant, ainsi qu’une épigramme pour déplorer sa maladie (1), ce qui laisse supposer que Jodelle adhère pleinement à la Réforme.
                        C’est la période où Pierre de Ronsard réunit autour de lui, sous l’égide de rassembleurs de talent comme Marc Antoine Muret ou Jean Dinemandi (dit Dorat, leur maître à tous), un groupe d’écrivains et de savants venus de tous les horizons français, mais surtout de deux collèges parisiens - Coqueret  pour la poésie et Boncourt pour l’art dramatique. Le nom d’Etienne Jodelle est déjà cité aux côtés de ceux de Joachim Du Bellay,  Rémy Belleau, Jean Antoine de Baïf, Jean de La Péruse. Et lorsque Ronsard établit  la liste de ce qui sera « La Pléiade », en 1554, Jodelle y  représente le collège de Boncourt, avec La Péruse.
                        On ignore d’ailleurs à la suite de quelles circonstances, en 1552, il fréquente ce Collège  où il est l’élève de Muret aux côtés de Rémy Belleau et Jacques Grévin. Il y montre un goût prononcé pour les Beaux-Arts : peinture, architecture, musique et surtout poésie. A cette époque, Etienne Jodelle prend de lui-même le titre de « Seigneur du Lymodin ». Commence alors une vie mystérieuse, contradictoire, louée et décriée, dont les deux extrêmes se retrouvent peut-être dans le succès provocant de sa tragédie « Cléopâtre captive » en 1553 et dans le premier et cuisant échec qu’il connaît à la fête de l’Hôtel de Ville en 1558.
                         En 1552, à un moment ou les textes comiques français sont très rares et tiennent encore de la farce, Jodelle écrit et fait jouer, probablement dans un collège, une comédie, « Eugène », qui occupe une place originale et apparaît bien comme la première comédie bourgeoise d’une longue tradition. « Rien d’étranger on ne vous fait entendre » en dit Jodelle dans un prologue-
manifeste. (3) Pourtant, on sait, par Charles de la Mothe, avec quelle hâte l’auteur l’a écrite : « …même la comédie d’Eugène fut faite en quatre traites. (1)
                        Innovateur aussi bien dans la tragédie que dans la comédie, Etienne Jodelle écrit la première tragédie à sujet profane : « Cléopâtre captive ». C’est dans l’enthousiasme général que cette pièce est jouée en l’Hôtel des archevêques de Reims, devant le roi Henri II, dans le cadre des fêtes organisées pour le retour à Paris, le 9 février 1553, du Duc François de Guise. Jodelle lui-même tient le rôle de Cléopâtre, ses condisciples dont Rémy Belleau et Jean de la Péruse, lui donnant la réplique. « Ceste comédie et la Cléopâtre furent représentées devant le Roy Henri à Paris en l’Hostel de Reims, avec un grand applaudissement de toute la compagnie. Et depuis encore au collège de Boncourt, ou toutes les fenestres estaient tapissées d’une infinité de personnages d’honneur, et la cour si pleine d’escoliers que les portes du collège en regorgeoient. Je le dis comme celuy qui y estois présent … Et les entreparleurs estoient tous hommes de nom, car mesme Remy Belleau et Jean de la Péruse jouoient les principaux
roullets… » (4) Ce récit d’Etienne Pasquier est le seul témoignage existant sur la fondation de notre théâtre classique. Deux faits attestent l’accueil fait à Jodelle en l’Hôtel de Reims : l’un est rapporté par son éditeur Charles de la Mothe « Charles, Cardinal de Lorraine le fit premièrement cognoistre au Roy Henry », l’autre par Pierre de Bourdeille (5) : « Il (le Roy) donna à Jodelle, pour la tragédie qu’il fit de Cléopatra, cinq cent escus à son espargne, et outre lui fit tout plein d’autres grâces, d’autant que c’était chose nouvelle et très rare.» C’est la consécration officielle de Jodelle.
                        Le triomphe est tel qu’il engendre parmi les jeunes auteurs de ce temps une grande admiration pour Jodelle, et que Ronsard, pour le fêter, les invite à Arcueil, antique village où leur maître Jean Dorat conduit souvent ses disciples. Le hasard leur faisant rencontrer un bouc sur leur chemin, ils conçoivent l’idée d’imiter les anciens dans leurs sacrifices. Le parant de fleurs et de lierre comme une victime, ils le conduisent dans la salle des festins pour en faire hommage à leur « héros ». Cette bouffonnerie, nommée plus tard « La pompe du bouc »  n’est pas du goût de tout le monde, et elle attire aux jeunes auteurs l’animosité des dévots des deux camps, catholiques comme protestants. On les accuse rien moins que d’idolâtrie et même d’athéisme, alors qu’il ne s ‘agit que d’une facétie dont Pasquier (4) nous a laissé un fidèle récit : « Assez ont ouy parler du voyage d’Hercueil… et comme une infinité de jeunesse se mit en desbauche honneste …Ils firent là banquet par ordre, où l’eslite des beaux esprits d’alors estoit … et principalement à fin de contribuer à l’esjouïssance qu’ils avaient de ce que Jodelle avoit gagné l’honneur et le prix de la Tragédie… où pour mieux follastrer ils enjoliverent de barbeaux, de coquelicos, de coquelourdes, un Bouc rencontré dans le village par hasard, lequel, les uns, au desçeu des autres, menerent de force par la corne, et le presenterent dans la sale, riant à gorge ouverte, puis on le chassa… » En avril 1553, Ronsard publie les « Dithyrambes chantés au bouc d’ Etienne Jodelle poète tragique » qui relatent également cette fameuse cérémonie.
                         En août 1553, en publiant une édition de ses odes, Ronsard reconnaît officiellement la « priorité » de Jodelle dans l’œuvre de restauration du théâtre classique en France. (1) L’opinion qu’il formule en lui décernant ce titre de gloire est restée pour Jodelle son meilleur garant auprès de la
postérité. (6) Peu après, Ronsard renouvelle son hommage en écrivant « Je ne suis tant amoureux de moi-mesme, que je face cète louange mienne, car elle seroit mieux réservée au Seigneur Jodelle duquel espérons choses admirables ». En 1555, dans la Continuation des Amours, il lui consacre un sonnet. Pendant toute cette période, au travers de pièces écrites par ses amis, Jodelle reçoit de nombreux hommages. Grisé par de tels éloges, Jodelle se fait de lui-même la plus haute opinion et s’attribue  tous les talents :
                                       « Je desseine, et taille, et charpente et massonne, »  
                                       « Je brode, je pourtray, je couppe, je façonne, »                   
                                       «  Je cizele, je grave, émaillant et dorant, »   
                                       « Je griffonne, je peins, dorant et colorant, »
                                       « Je tapisse, j’assieds, je festonne et décore »   
                                       « Je musique, je sonne, et poëtise encore … » (7)
                           Pasquier écrit : « Ceux qui de ce temps-là jugeoient des coups disoient que Ronsard estoient le Prince des Poëtes mais que Jodelle en étoit le Démon ». Il en tirait vanité :
                                       « Ma Muse ou ce Démon qui me fait tant de dons »
                                       « Que l’on me met moymesme au rang des hauts Démons »
                           Trop confiant en ce naturel « esmerveillable », il entreprend tout et n’achève rien. Charles de La Mothe, son éditeur et ami, déclare « nous ne pouvons celer  aux lecteurs une chose quasi incroyable, c’est que tout ce que l’on voit et que l’on verra composé par Jodelle n’a jamais este faict que promptement sans estude et sans labeur, … la plus longue et difficile tragédie ou comédie ne l’a jamais occupé … plus de dix matinées : mesme la Comédie d’Eugène fut faite en quatre traite. Nous luy avons veu en sa première adolescence composer et escrire en une seule nuict, par gageure, cinq cent bons vers latins, sur le sujet que promptement on luy bailloit …»
(1) Pasquier raconte : « Il me souvient que, le gouvernant un jour entre autres sur sa poésie, il lui advint de me dire que, si un Ronsard avait le dessus d’un Jodelle le matin, l’après-dîner Jodelle l’emporterait de Ronsard… »
                            Il semble que Jodelle ait le goût des longues compositions, qu’il aborde dans les premiers élans de sa fougue improvisatrice, mais qu’il n’a pas le cœur d’achever. C’est le cas de « l’Epithalame de Madame Marguerite » comme de la « Chanson pour la défense de l’amour » qui compte déjà 25 couplets, ou de l’ « Ode pour la chasse » déjà longue de 114 strophes, et surtout du « Discours de Jules César avant le passage du Rubicon » : à la fin des 2266 vers qui nous sont parvenus, « qui se doivent monter à dix mille vers pour le moins » d’après de La Mothe, César n’a pas encore parlé, mais on y relève deux phrases de 76 et 78 vers ! (6)
                            En 1555, son ami Jean Antoine de Baïf déplore que Jodelle « n’ait pas – n’ait plus – de protecteur ». De fait, ne possédant pas la fortune de ses amis, il tire les jours au mieux des circonstances en écrivant des poèmes « Les Muses , Le Tombeau…», une longue ode  « Etienne Jodelle Parisien au peuple françois », une épître « A très illustre Princesse Marguerite de France », une chanson « Chanson pour répondre à celle de Ronsard : Quand j’étois libre » …  
                            Le « Seigneur du Lymodin » aurait aimé vivre largement, mais ses moyens ne s’y prêtent guère et il fait des dépenses sans rapport avec ses ressources. Commence alors une longue liste d’emprunts qu’il réalise moyennant la constitution de rentes garanties par ses différentes propriétés : le fief du Limodin, la maison du « Roi Pépin », rue de la Savaterie en l’île de la Cité, la maison du « Chef Saint-Jean au carrefour de la Montagne Sainte-Geneviève et une maison et « cloz de vigne » sise à Bagneux. Ainsi, il emprunte 300 livres le 13 décembre 1555, 600 livres le 20 février 1556, 120 livres le 6 mai de la même année, 200 livres le 1er décembre 1557, etc.. (1)
                         Puis arrive ce qui devait jeter le discrédit sur Jodelle et marquer un tournant dans sa vie. Le 17 février 1558, le Roi Henri II et le Duc de Guise devant être reçus par les prévôts des marchands et les échevins de Paris en leur hôtel de ville, Jodelle est chargé d’aviser aux moyens de les divertir. Ne voulant pas présenter une tragédie, il imagine deux mascarades. La première est une pantomime sur le thème des Argonautes qu’il intitule « Mascarade parlante ou muette » et dans laquelle il offre de jouer le rôle principal. Il ne dispose que de quatre jours pour remplir ses engagements. Il doit non seulement écrire les textes, mais également recruter les acteurs et chanteurs, les peintres et artisans qui vont construire le décor, faire réaliser les costumes… C’est un véritable défi … et un vrai désastre ! L’incompétence des acteurs n’a d’égale que la faiblesse des machineries, et l’inexpérience des décorateurs est telle que les décors, prévus trop grands, ne peuvent pénétrer dans la salle, ou que des clochers remplacent les rochers prévus par Jodelle ! Un Jodelle entouré de chanteurs sans voix et qui ne sait plus son texte écrit le matin même ! (6)
                         On trouve, dans le registre des délibérations du Bureau de la
Ville (8), un témoignage de cette journée mémorable : « ...vint au Bureau un nommé Jodelle, poète du Roy, qui entreprit de faire et composer une comédie ou poësye devant le Roy et fut acheté grande quantité de draps de soye et de canetille d’or pour faire les acoustremens, et luy fut baillé une chambre pour luy et ses compaignons pour faire leurs apprests. Mais quand ce vint à jouer, les chantres estoient enrouez et y avait si grande confusion et presse en la grande salle qu’ils ne sceurent achever leur jeu, par quoi ce fut argent perdu. » Henri II, magnanime, ne tient compte à Jodelle que de son évidente bonne volonté. Mais ses courtisans le poursuivent de leurs huées. Quant aux Prévôts, ils parlent de lui intenter un procès pour avoir dilapidé les deniers publics et dérobé les somptueuses hardes qu’il avait commandées pour en vêtir ses histrions. (9)
                            Fou de malheur, et pour se justifier auprès de ces « escumeurs des œuvres vertueuses », Jodelle publie « Le recueil des Inscriptions, Figures, Devises et mascarades ordonnées en l’Hostel de Ville de Paris le jeudi 17 février 1558 … », comprenant quelques pages de prose qui comptent parmi les plus belles du XVIème siècle. Seule la pression excessive du sentiment de l’injustice peut mener à une littérature autobiographique si maîtresse d’elle-même (10)
: « Combien que j’en aye porté et porte encore un tel regret, que je ne le puis autrement nommer que désespoir, non pas tant pour la faute que pour voir que Dieu m’a fait naistre si malheureusement, que de toutes choses que j’aye bien faicte, ou que j’eusse peu bien faire en ma vie, je n’en sceu jamais avoir l’usage, vivant presque en ce monde tout tel qu’un Tantale aus enfers, s’il faut ici parler encore de fable : qui est ce toutesfois qui en ceci n’estimera ceus impitoyables qui avecques leurs brocards publiques, leurs secrètes reproches, et leurs injustes injures ne m’ont point pardonné d’avantage que si j’eusse esté coupable du plus grand crime de lese majesté ? Ce sera la seule œuvre intégrale publiée du vivant de Jodelle, en 1558. Le recueil contient également un appel discret à Marguerite de France, sœur d’Henri II, l’une les plus influente protectrice du poète, à laquelle il compose également, début 1559, un Epithalame pour ses noces avec Emmanuel-Philibert de Savoie. (1)
                              Ce que nous savons de Jodelle à partir de 1560 nous le montre bien moins soucieux de maintenir son renom de poète que de conquérir en toute occasion les bienfaits de la Cour et la faveur des grands pour en retirer quelque avantage. L’avènement de Charles IX lui fait espérer « plaire » et retirer auprès du jeune souverain les plus substantiels profits. Ainsi, il multiplie les pièces en son honneur. « …le mieux qu’on fasse, c’est de plaire aux Rois, nos seconds Dieux... » écrit-il. Pourtant, ayant trouvé refuge chez un puissant protecteur qu’il ne nomme pas, (mais qui est probablement Philippe de Boulainvilliers), Jodelle s’éloigne de la cour. En 1561, le poète et sa sœur Marie Jodelle procèdent au partage « des héritaiges et biens immeubles commungs », qu’ils ont hérité de leur mère, et il s’engage notamment à payer à sa sœur la somme de 300 livres, engagement qu’il ne tiendra jamais.
                              C’est la période la plus trouble de sa vie. On le dit tenté par une carrière militaire vers 1559, alors que Marguerite de France quitte Paris pour la Savoie. (10) On sait, par un acte en date du 10 octobre 1566, qu’Etienne Jodelle est condamné à mort et que ses biens sont placés sous séquestres. Acte par lequel « Maître Médard Tuzan  a droict  de prendre par chacun an sur tous les biens de M.e Etienne Jodelle cinquante livres tournoiz de rente …les contraitz de constitution de ladicte rente  esté passés long temps avant la sentence de condemnation de mort et confiscation de biens donnée par le prévost contre ledict
Jodelle...» (11) Apparemment, il s’agit là de la seule pièce officielle connue confirmant cette condamnation à mort, que les historiens ont située aux alentours de 1564, loin de Paris. Quant aux motifs de cette condamnation, ils restent un mystère.
                              Pourtant, Jodelle continue à écrire, mais tels qu’ils nous parviennent, les fragments de son œuvre semblent échappés d’un désastre. On les trouve disséminés dans les ouvrages d’autres écrivains, comme « La Chanson pour respondre à celle de Ronsard… » ainsi qu’une élégie et un sonnet publiées dans « Le premier livre des Météor » de J.A. Baïf. Il écrit également quelques « tombeaux », comme celui de Gabriel de Montmorency tué à la bataille de Dreux en 1563. La même année, il écrit plusieurs sonnets au Roi Charles IX et à la Reine Mère Catherine de Médicis.  L’année suivante, il compose des vers en latin en l’honneur de Philippe de Boulainvilliers, qui paraissent en tête d’un volume de planches anatomiques. Puis il écrit sa deuxième tragédie « Didon se sacrifiant » dont le sujet est identique à celui de « Cléopâtre ». Mais rien n’indique que cette tragédie ait été jouée une seule fois ! Pendant toute cette période, Ronsard et ses amis continuent à lui multiplier leurs hommages, comme J. Du Bellay dans ses « Œuvres complètes » ou paraît le sonnet « De quel torrent vint ta fuyte haultaine …» qui constitue l’un des plus beaux éloges consacrés au poète. (1)
                                On retrouve Etienne Jodelle dans la capitale en 1567. Lui qui passait pour être favorable à la réforme, il écrit plusieurs sonnets violents contre les protestants. Puis il multiplie odes et sonnets en l’honneur de Charles IX. Mais il est malade, « prisonnier dans un lict », et se plaint de ne pouvoir participer à la lutte pour la défense de la foi et du Roi. Eloigné à nouveau de Paris, il y revient en 1569 et il compose plusieurs « Tombeaux » et surtout ses « Desseins pour la Croix de Gastines » à l’occasion de l’exécution d’une riche famille de marchands huguenots, ou il confirme son revirement d’opinions.
                              A la même période, il fréquente assidûment le salon de Claude Catherine de Clermont-Dampierre, Maréchale de Retz, devenu le lieu de rencontre des poètes. Et lui qui n’a guère aimé les femmes dédie à celle-ci de magnifiques poèmes d’amour refusé. La plupart des 47 sonnets recueillis sous le titre d ‘ « Amours », et publiés après sa mort, lui sont adressés. Mais son tempérament impétueux et excessif l’incite à se reprendre, et il compose des étonnants « Contr’ Amours » qui témoignent d’une haine presque maniaque contre certaines femmes.
(9)

                             Les nombreuses pièces offertes à Charles IX et à Catherine de Médicis, ainsi que son appui constant à leur politique, lui valent de participer, en 1571, aux fêtes du mariage royal pour lesquelles il compose ses « Vers pour l’ Hyménée de Charles IX ». En septembre 1572, il compose trois sonnets pour approuver le massacre de la nuit de Saint-Barthélemy, approbation qu’il renouvelle en octobre dans un sonnet écrit pour la naissance de la fille de Charles IX et d’Elizabeth d’Autriche. Dans quelle mesure Jodelle est-il payé de ses services et de ses flatteries ? Ce même mois, il reçoit 500 livres du Roi « …Dont sa Majesté luy a fait don en considération des services qu’il luy a cy devant et de long temps faictz en sondict estat, et mesme pour luy donner moyen de se faire penser et guarir d’une maladie de laquelle il est à présent détenu et supporter les fraiz et despens qu’il est contraint de faire en ceste occasion. Et ce oultre et par dessus les autres dons  et bienffaictz qu’il à ci-devant euz dudict
seigneur… »(12)
                              On apprend, par son testament rédigé en juillet 1573, que seules 300 livres lui seront versées sur cette somme : « Item a le dict testateur declaré qu’il luy est deub deux cens escus a luy donnez par le roy, qu’il veult estre receuz par son dit executeur pour estre distribuez ou bon luy semblera. » (13) Dans ce testament, où il désigne Charles de La Mothe comme exécuteur, plutôt que son cousin Jean Drouet, il n’est plus question de ses quatre propriétés parisiennes, mais il « veult et ordonne que Loys Huillet, maistre carpentier son hoste, soit payé du loyer de ses deux chambres… » Le même mois, la saisie de sa propriété du Limodin est effective, et le décret de saisie est « mis et affyché tant contre la portière de ladicte maison que contre la principale porte et entrée de ladicte église des Chappelletz ».(13)
                               Sa mort survient quelques jours plus tard à 41 ans, dans la chambre qu’il loue « en une maison du Jeu de Paulme faisant le coing de la rue Neufve Saint-Paul », alors qu’il est couvert de dettes. Lui qui a si souvent bénéficié des libéralités royales, il dicte sur son lit de mort, pour son bienfaiteur,  un sonnet récriminatoire recueilli par son ami de La Mothe, où il accuse le Roi de l’avoir abandonné, en lui dédiant ce vers proverbial emprunté à Anaxagore :« Qui se sert de la lampe au moins de l’huile y met » dans un « Sonnet à Charles IX » récité « à voix basse et mourante, nous priant de l’envoyer au Roy, ce qui ne fut pas fait… ». C’est son cousin Jean Drouet qui couvre les frais d’obsèques du poète. (6)
                           La propriété du Limodin, le seul bien qui reste à Jodelle, est vendue aux enchères le 5 mai 1574 avec une mise à prix de 500 livres. Elle est adjugée pour 1700 livres à Jean Drouet, le cousin du poète. Sur cette vente, il n’y aura pas moins de 16 oppositions pour environ 2100 livres, somme qui représente une partie des dettes de Jodelle. Le 15 Septembre 1576, Jean Drouet vend Le Grand Limodin  à Jean de Monceaux, Seigneur de La
Houssaye. (14)
                            Jodelle laisse peu de regrets. Les protestants, qu’il avait violemment attaqués après avoir un temps partagé leurs doctrines, n’épargnent pas sa mémoire. Mais le silence de ses amis est surprenant : Remy Belleau et Antoine de Baïf, ses anciens camarade de collège, Jean Dorat, son maître si prodigue d’épigrammes, nul ne produit le moindre « tombeau ». Plus surprenant encore est l’attitude de Ronsard dont le jugement est sévère quand il dit « qu’il eut désiré, pour la mémoire de Jodelle, qu’elles (ses œuvres) eussent esté données au feu au lieu d’estre mises sur la presse, n’ayant rien de si bien fait en sa vie que ce qu’il a voulu supprimer, estant d’un esprit si prompt et inventif, mais paillard et yvrogne et sans aucune crainte de Dieu, auquel il ne croyait que par bénéfice d’inventaire. » L’année suivante, il lui retire la palme de poète tragique pour l’accorder à son nouvel ami, Robert Garnier. En 1579, il revient à la charge contre la mémoire de Jodelle, dont « la trop basse voix n’est pas digne de chanter l’infortune des Rois… ». L’édition posthume d’une partie de l’ œuvre de Jodelle, publiée par de La Mothe en 1574, fait dire à Pasquier : « …ce que le Seigneur de La Mothe en recueillit après son decez est si éloigné de l’opinion qu’on avait de lui, que je le mescognois. Je ne dis pas qu’il n’y ait plusieurs belles pièces : mais aussi y en a t’il une infinité d’autres qui ne devoient estre mises sur la monstre. Et ne doute qu’il ne demeurera que la mesmoire de son nom en l’air comme de ses poësies. »
                             Mais, si Jodelle n’a pas droit à un « tombeau » en bonne et due forme, il recueille après sa mort un certain nombre d’éloges et de manifestations d’hommages. Parmi ces témoignages, aucun n’égale en importance les 202 vers d’Agrippa d’Aubigné : « Vers funèbres sur la mort d’Etienne Jodelle Parisien, Prince des Poètes Tragiques » :
                                          … « Jodelle est mort de pauvreté »
                                              « La pauvreté a eu puissance »   
                                              « Sur la richesse de la France »
                                              « O dieux quel traict de cruauté. »  
                                              « Le ciel avoit  mis en Jodelle »  
                                              « Un esprit tout autre qu’humain »…
                             Pourtant, on ne connaît aucun rapport entre Jodelle et d’Aubigné. Il est certain que les deux hommes militaient dans deux partis adverses. Peu avant sa mort, Jodelle a même célébré les massacres de 1572 au cours desquels d’Aubigné a failli être tué. On peu donc pensé qu’en cette circonstance, l’homme de lettres, chez d’Aubigné, triomphe de l’homme de parti. Devant les reniements et les nombreuses attaques dont l’œuvre de Jodelle est l’objet, d’Aubigné intervient à nouveau dans une de ses odes : 
                                    … « Mais si tost que Jodelle est mort, »  
                                              « Voicy la canaille qui sort, »
                                              « Et voicy la troupe ennemie »   
                                              « De mille langues de l’envie » …
                          Après quelques mois passés auprès de ce poète qu’était Etienne Jodelle, je le connaît un peu mieux, mais pas assez pour me permettre de porter un jugement. Aussi laisserai-je à son fidèle ami Charles de La Mothe, le mot de la fin :
                          « … Facent les mespriseurs de la Poësie, et les envieux de Jodelle, tel jugement de luy et de ses escrits qu’ils voudront, si auront ces vers de soy assez de force et de valeur, pour emporter le los qu’ils méritent, et en ce siècle, et aux autres qui nous
suivent… » (15)

                                                                                                                        Serge Randon - Janvier 2000

            NOTES :

1. « Poésie française et œuvres d’Etienne Jodelle » Œuvres complètes présentées par Enea Balmas – Chronologie avec préface       originale de Charles de La Mothe (Gallimard 1965)
2. Le chemin de La Houssaye à Tournan séparait deux fermes de ce nom, le Petit Lymodin appartenant au seigneur de La    Houssaye (Acte de vente des terres et seigneurie de La Houssaye du 20 janvier 1541- Archives privées), et leGrand Lymodin    situé sur la paroisse des Chapelles-aux-Ouint (devenues Les Chapelles-Boubon), fief des Jodelle, au lieudit qui porte encore leur    nom. Actuellement, de ce fief, il ne subsiste qu’un vieux puits.
3. Certains historiens prétendent que Jodelle aurait composé une deuxième comédie : « La Rencontre ». D’autres affirment que
   « L’Eugène » et « La Rencontre » sont une seule et même œuvre. Toujours est-il que jamais aucun texte de « La Rencontre » n’    a été retrouvé et qu’à ce jour la question n’a jamais été tranchée.
4.  Etienne Pasquier – Juriste français (1529-1615), auteur d’une encyclopédie  « Les Recherches de la France »
5.  Pierre de Bourdeille, Seigneur de Brantôme – Ecrivain français (1538-1614)
6.  « Histoire de la Pléiade », par Henri Chamard (H. Didier – 1939)
7.  « Les Lettres et la Vie Française - La Pléiade » M. Dréano (Jacques Petit – 1946)
8.  Archives Nationales Tome IV - D’après Jodelle, dans son mémoire justificatif, on le sollicita sous prétexte qu’il était de Paris     et qu’on lui reconnaissait « quelque peu de promptitude d’esprit pour secourir à une chose si hastée »
9.  « Poètes du 16ème siècle » Albert Marie Schmidt
10.  M. Fontaine - Dictionnaire des littératures de langue française (Bordas)
11.
 Archives Nationales – Il s’agit de l’emprunt de 600 livres contracté le 20 février 1556 et garanti par le Limodin. C’est ce même      emprunt qui provoquera la saisie et la vente aux enchères de la propriété.
12.   
Registres de l’Epargne du Roi Charles IX - Archives Nationales
13.
 Archives Nationales
14.  Archives privées
15.  « Cléopâtre Captive» a été mise en scène en 1972 par Henri Ronse et le Théâtre Oblique – Le « Recueil des Inscriptions …» a      inspiré un roman à Florence Delay : « L’insuccès de la fête », Gallimard 1980 - A La Houssaye, sous l’impulsion de Louis      Marie Horrie, et au travers du Centre Culturel de la Brie et des Amis de La Houssaye, un  important hommage a été rendu      à Etienne Jodelle les 16 et 17 juin 1973 pour la célébration du quatrième centenaire de sa mort. Une représentation de « Cléopâtre      Captive » devait être donnée dans la cour d’honneur du château par ce même Théâtre Oblique, mais un incident obligé les      organisateurs à annuler cette représentation. A  l'occasion de cet hommage, un mémorial Etienne Jodelle a été dressé dans le       village.  

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