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Etienne Jodelle, seigneur du Limodin
Ulsétien d’adoption et curieux de
nature, j’ai voulu en savoir un peu plus sur un personnage dont le nom est
intimement lié au village de La Houssaye : Etienne Jodelle. Qui donc était
Etienne Jodelle, hormis un poète de la Pléiade, propriétaire en son temps du
Limodin ? Mes recherches m’ont dévoilé le portrait d’un homme très contesté,
génie pour les uns, démon pour les autres, mais qui, de l’avis de tous,
encenseurs comme détracteurs, aura laissé une trace certaine dans la
littérature française.
Etienne
Jodelle voit le jour à Paris en 1532 ou il habite avec ses parents et sa sœur
dans une maison sise au coin de la rue de la Ferronnerie et de la rue des Lombards.(1) Le décès précoce
de son père, vers 1536, fait de sa mère Marie Drouet la tutrice de ses enfants
mineurs. Elle reçoit en héritage des biens parisiens mais également une terre à
Pontault en Brie ainsi qu’une petite ferme aux Chapelles Bourbon : le Grand
Limodin (2). Sœur de Nicolas Drouet, notaire au
Châtelet, et tante de Jean Drouet, conseiller du Roi et auditeur des comptes,
elle gère sans trop de problème ce modeste patrimoine. Jean Drouet, cousin du
poète, jouera un rôle dans l’histoire de sa vie.
Un
bail de location établi le 23 mai 1549 nous apprend que « honorable femme Marie
Drouet veuve de feu Etienne Jodelle, en son vivant marchand et bourgeois de
Paris, agissant tant en son nom que comme tutrice et curatrice des enfants
mineurs… » loue au laboureur Michel Doutremepuy demeurant à La
Chapelle-aux-Ouins, une ferme appelée Le Grand Limodin, « consistant en maison,
grange, étables, four, bergeries, le tout comme il se comporte, assis en la
paroisse du dit lieu de La Chapelle, avec sa quantité de 120 arpents de terres
labourables et prés en plusieurs pièces …».
Très
peu de renseignements nous sont parvenus sur la jeunesse de Jodelle. Son oncle
maternel, Etienne de Passavant riche marchand tapissier, possède dans sa maison
de la rue des Lombards une importante collection de livres et de manuscrits dans
laquelle le jeune Jodelle, en voisin, semble puiser abondamment. En 1546, alors
qu’il a tout juste 14 ans, paraît en tête d’une édition des Œuvres de Clément
Marot publiée à Lyon, une épitaphe du poète signée Etienne Jodelle. Si l’on en
croit son éditeur posthume Charles de la Mothe, dès l’an 1549 on peut lire de
lui « plusieurs sonnets, odes ou charontides », mais il n’a rien survécu de ces
premiers essais. En 1551, il écrit un sonnet pour célébrer la traduction des «
Pseaumes » par Théodore de Bèze, son ami protestant, ainsi qu’une épigramme pour
déplorer sa maladie (1), ce qui laisse supposer
que Jodelle adhère pleinement à la Réforme.
C’est
la période où Pierre de Ronsard réunit autour de lui, sous l’égide de
rassembleurs de talent comme Marc Antoine Muret ou Jean Dinemandi (dit Dorat,
leur maître à tous), un groupe d’écrivains et de savants venus de tous les
horizons français, mais surtout de deux collèges parisiens - Coqueret pour la
poésie et Boncourt pour l’art dramatique. Le nom d’Etienne Jodelle est déjà cité
aux côtés de ceux de Joachim Du Bellay, Rémy Belleau, Jean Antoine de Baïf,
Jean de La Péruse. Et lorsque Ronsard établit la liste de ce qui sera « La
Pléiade », en 1554, Jodelle y représente le collège de Boncourt, avec La
Péruse.
On
ignore d’ailleurs à la suite de quelles circonstances, en 1552, il fréquente ce
Collège où il est l’élève de Muret aux côtés de Rémy Belleau et Jacques Grévin.
Il y montre un goût prononcé pour les Beaux-Arts : peinture, architecture,
musique et surtout poésie. A cette époque, Etienne Jodelle prend de lui-même le
titre de « Seigneur du Lymodin ». Commence alors une vie mystérieuse,
contradictoire, louée et décriée, dont les deux extrêmes se retrouvent peut-être
dans le succès provocant de sa tragédie « Cléopâtre captive » en 1553 et dans le
premier et cuisant échec qu’il connaît à la fête de l’Hôtel de Ville en
1558.
En
1552, à un moment ou les textes comiques français sont très rares et tiennent
encore de la farce, Jodelle écrit et fait jouer, probablement dans un collège,
une comédie, « Eugène », qui occupe une place originale et apparaît bien comme
la première comédie bourgeoise d’une longue tradition. « Rien d’étranger on ne
vous fait entendre » en dit Jodelle dans un prologue-manifeste. (3) Pourtant, on
sait, par Charles de la Mothe, avec quelle hâte l’auteur l’a écrite : « …même la
comédie d’Eugène fut faite en quatre traites. (1)
Innovateur aussi bien dans la
tragédie que dans la comédie, Etienne Jodelle écrit la première tragédie à sujet
profane : « Cléopâtre captive ». C’est dans l’enthousiasme général que cette
pièce est jouée en l’Hôtel des archevêques de Reims, devant le roi Henri II,
dans le cadre des fêtes organisées pour le retour à Paris, le 9 février 1553, du
Duc François de Guise. Jodelle lui-même tient le rôle de Cléopâtre, ses
condisciples dont Rémy Belleau et Jean de la Péruse, lui donnant la réplique. «
Ceste comédie et la Cléopâtre furent représentées devant le Roy Henri à Paris en
l’Hostel de Reims, avec un grand applaudissement de toute la compagnie. Et
depuis encore au collège de Boncourt, ou toutes les fenestres estaient tapissées
d’une infinité de personnages d’honneur, et la cour si pleine d’escoliers que
les portes du collège en regorgeoient. Je le dis comme celuy qui y estois
présent … Et les entreparleurs estoient tous hommes de nom, car mesme Remy
Belleau et Jean de la Péruse jouoient les principaux roullets… » (4) Ce récit
d’Etienne Pasquier est le seul témoignage existant sur la fondation de notre
théâtre classique. Deux faits attestent l’accueil fait à Jodelle en l’Hôtel de
Reims : l’un est rapporté par son éditeur Charles de la Mothe « Charles,
Cardinal de Lorraine le fit premièrement cognoistre au Roy Henry », l’autre par
Pierre de Bourdeille (5) : « Il (le Roy) donna
à Jodelle, pour la tragédie qu’il fit de Cléopatra, cinq cent escus à son
espargne, et outre lui fit tout plein d’autres grâces, d’autant que c’était
chose nouvelle et très rare.» C’est la consécration officielle de
Jodelle.
Le
triomphe est tel qu’il engendre parmi les jeunes auteurs de ce temps une grande
admiration pour Jodelle, et que Ronsard, pour le fêter, les invite à Arcueil,
antique village où leur maître Jean Dorat conduit souvent ses disciples. Le
hasard leur faisant rencontrer un bouc sur leur chemin, ils conçoivent l’idée
d’imiter les anciens dans leurs sacrifices. Le parant de fleurs et de lierre
comme une victime, ils le conduisent dans la salle des festins pour en faire
hommage à leur « héros ». Cette bouffonnerie, nommée plus tard « La pompe du
bouc » n’est pas du goût de tout le monde, et elle attire aux jeunes auteurs
l’animosité des dévots des deux camps, catholiques comme protestants. On les
accuse rien moins que d’idolâtrie et même d’athéisme, alors qu’il ne s ‘agit que
d’une facétie dont Pasquier (4) nous a laissé
un fidèle récit : « Assez ont ouy parler du voyage d’Hercueil… et comme une
infinité de jeunesse se mit en desbauche honneste …Ils firent là banquet par
ordre, où l’eslite des beaux esprits d’alors estoit … et principalement à fin de
contribuer à l’esjouïssance qu’ils avaient de ce que Jodelle avoit gagné
l’honneur et le prix de la Tragédie… où pour mieux follastrer ils enjoliverent
de barbeaux, de coquelicos, de coquelourdes, un Bouc rencontré dans le village
par hasard, lequel, les uns, au desçeu des autres, menerent de force par la
corne, et le presenterent dans la sale, riant à gorge ouverte, puis on le
chassa… » En avril 1553, Ronsard publie les « Dithyrambes chantés au bouc d’
Etienne Jodelle poète tragique » qui relatent également cette fameuse
cérémonie.
En
août 1553, en publiant une édition de ses odes, Ronsard reconnaît officiellement
la « priorité » de Jodelle dans l’œuvre de restauration du théâtre classique en
France. (1) L’opinion qu’il formule en lui
décernant ce titre de gloire est restée pour Jodelle son meilleur garant auprès
de la postérité. (6) Peu
après, Ronsard renouvelle son hommage en écrivant « Je ne suis tant amoureux de
moi-mesme, que je face cète louange mienne, car elle seroit mieux réservée au
Seigneur Jodelle duquel espérons choses admirables ». En 1555, dans la
Continuation des Amours, il lui consacre un sonnet. Pendant toute cette période,
au travers de pièces écrites par ses amis, Jodelle reçoit de nombreux hommages.
Grisé par de tels éloges, Jodelle se fait de lui-même la plus haute opinion et
s’attribue tous les talents : « Je
desseine, et taille, et charpente et massonne, »
« Je brode, je pourtray, je couppe,
je façonne, » « Je
cizele, je grave, émaillant et dorant, »
« Je griffonne, je peins, dorant et
colorant, » « Je tapisse, j’assieds,
je festonne et décore » « Je
musique, je sonne, et poëtise encore … » (7)
Pasquier écrit : « Ceux qui
de ce temps-là jugeoient des coups disoient que Ronsard estoient le Prince des
Poëtes mais que Jodelle en étoit le Démon ». Il en tirait vanité
: « Ma Muse ou ce Démon qui me fait
tant de dons » « Que l’on me met
moymesme au rang des hauts Démons »
Trop confiant en ce naturel «
esmerveillable », il entreprend tout et n’achève rien. Charles de La Mothe, son
éditeur et ami, déclare « nous ne pouvons celer aux lecteurs une chose quasi
incroyable, c’est que tout ce que l’on voit et que l’on verra composé par
Jodelle n’a jamais este faict que promptement sans estude et sans labeur, … la
plus longue et difficile tragédie ou comédie ne l’a jamais occupé … plus de dix
matinées : mesme la Comédie d’Eugène fut faite en quatre traite. Nous luy avons
veu en sa première adolescence composer et escrire en une seule nuict, par
gageure, cinq cent bons vers latins, sur le sujet que promptement on luy
bailloit …» (1) Pasquier raconte : « Il me
souvient que, le gouvernant un jour entre autres sur sa poésie, il lui advint de
me dire que, si un Ronsard avait le dessus d’un Jodelle le matin, l’après-dîner
Jodelle l’emporterait de Ronsard… »
Il
semble que Jodelle ait le goût des longues compositions, qu’il aborde dans les
premiers élans de sa fougue improvisatrice, mais qu’il n’a pas le cœur
d’achever. C’est le cas de « l’Epithalame de Madame Marguerite » comme de la «
Chanson pour la défense de l’amour » qui compte déjà 25 couplets, ou de l’ « Ode
pour la chasse » déjà longue de 114 strophes, et surtout du « Discours de Jules
César avant le passage du Rubicon » : à la fin des 2266 vers qui nous sont
parvenus, « qui se doivent monter à dix mille vers pour le moins » d’après de La
Mothe, César n’a pas encore parlé, mais on y relève deux phrases de 76 et 78
vers ! (6)
En
1555, son ami Jean Antoine de Baïf déplore que Jodelle « n’ait pas – n’ait plus
– de protecteur ». De fait, ne possédant pas la fortune de ses amis, il tire les
jours au mieux des circonstances en écrivant des poèmes « Les Muses , Le
Tombeau…», une longue ode « Etienne Jodelle Parisien au peuple françois », une
épître « A très illustre Princesse Marguerite de France », une chanson « Chanson
pour répondre à celle de Ronsard : Quand j’étois libre » …
Le « Seigneur du Lymodin » aurait aimé
vivre largement, mais ses moyens ne s’y prêtent guère et il fait des dépenses
sans rapport avec ses ressources. Commence alors une longue liste d’emprunts
qu’il réalise moyennant la constitution de rentes garanties par ses différentes
propriétés : le fief du Limodin, la maison du « Roi Pépin », rue de la Savaterie
en l’île de la Cité, la maison du « Chef Saint-Jean au carrefour de la Montagne
Sainte-Geneviève et une maison et « cloz de vigne » sise à Bagneux. Ainsi, il
emprunte 300 livres le 13 décembre 1555, 600 livres le 20 février 1556, 120
livres le 6 mai de la même année, 200 livres le 1er décembre 1557, etc.. (1)
Puis
arrive ce qui devait jeter le discrédit sur Jodelle et marquer un tournant dans
sa vie. Le 17 février 1558, le Roi Henri II et le Duc de Guise devant être reçus
par les prévôts des marchands et les échevins de Paris en leur hôtel de ville,
Jodelle est chargé d’aviser aux moyens de les divertir. Ne voulant pas présenter
une tragédie, il imagine deux mascarades. La première est une pantomime sur le
thème des Argonautes qu’il intitule « Mascarade parlante ou muette » et dans
laquelle il offre de jouer le rôle principal. Il ne dispose que de quatre jours
pour remplir ses engagements. Il doit non seulement écrire les textes, mais
également recruter les acteurs et chanteurs, les peintres et artisans qui vont
construire le décor, faire réaliser les costumes… C’est un véritable défi … et
un vrai désastre ! L’incompétence des acteurs n’a d’égale que la faiblesse des
machineries, et l’inexpérience des décorateurs est telle que les décors, prévus
trop grands, ne peuvent pénétrer dans la salle, ou que des clochers remplacent
les rochers prévus par Jodelle ! Un Jodelle entouré de chanteurs sans voix et
qui ne sait plus son texte écrit le matin même ! (6)
On
trouve, dans le registre des délibérations du Bureau de la Ville (8), un témoignage de
cette journée mémorable : « ...vint au Bureau un nommé Jodelle, poète du Roy,
qui entreprit de faire et composer une comédie ou poësye devant le Roy et fut
acheté grande quantité de draps de soye et de canetille d’or pour faire les
acoustremens, et luy fut baillé une chambre pour luy et ses compaignons pour
faire leurs apprests. Mais quand ce vint à jouer, les chantres estoient enrouez
et y avait si grande confusion et presse en la grande salle qu’ils ne sceurent
achever leur jeu, par quoi ce fut argent perdu. » Henri II, magnanime, ne tient
compte à Jodelle que de son évidente bonne volonté. Mais ses courtisans le
poursuivent de leurs huées. Quant aux Prévôts, ils parlent de lui intenter un
procès pour avoir dilapidé les deniers publics et dérobé les somptueuses hardes
qu’il avait commandées pour en vêtir ses histrions.
(9)
Fou de malheur, et pour se
justifier auprès de ces « escumeurs des œuvres vertueuses », Jodelle publie « Le
recueil des Inscriptions, Figures, Devises et mascarades ordonnées en l’Hostel
de Ville de Paris le jeudi 17 février 1558 … », comprenant quelques pages de
prose qui comptent parmi les plus belles du XVIème siècle. Seule la pression
excessive du sentiment de l’injustice peut mener à une littérature
autobiographique si maîtresse d’elle-même (10)
: « Combien que j’en aye porté et porte encore un tel regret, que je ne le
puis autrement nommer que désespoir, non pas tant pour la faute que pour voir
que Dieu m’a fait naistre si malheureusement, que de toutes choses que j’aye
bien faicte, ou que j’eusse peu bien faire en ma vie, je n’en sceu jamais avoir
l’usage, vivant presque en ce monde tout tel qu’un Tantale aus enfers, s’il faut
ici parler encore de fable : qui est ce toutesfois qui en ceci n’estimera ceus
impitoyables qui avecques leurs brocards publiques, leurs secrètes reproches, et
leurs injustes injures ne m’ont point pardonné d’avantage que si j’eusse esté
coupable du plus grand crime de lese majesté ? Ce sera la seule œuvre intégrale
publiée du vivant de Jodelle, en 1558. Le recueil contient également un appel
discret à Marguerite de France, sœur d’Henri II, l’une les plus influente
protectrice du poète, à laquelle il compose également, début 1559, un Epithalame
pour ses noces avec Emmanuel-Philibert de Savoie.
(1)
Ce que nous savons de
Jodelle à partir de 1560 nous le montre bien moins soucieux de maintenir son
renom de poète que de conquérir en toute occasion les bienfaits de la Cour et la
faveur des grands pour en retirer quelque avantage. L’avènement de Charles IX
lui fait espérer « plaire » et retirer auprès du jeune souverain les plus
substantiels profits. Ainsi, il multiplie les pièces en son honneur. « …le mieux
qu’on fasse, c’est de plaire aux Rois, nos seconds Dieux... » écrit-il.
Pourtant, ayant trouvé refuge chez un puissant protecteur qu’il ne nomme pas,
(mais qui est probablement Philippe de Boulainvilliers), Jodelle s’éloigne de la
cour. En 1561, le poète et sa sœur Marie Jodelle procèdent au partage « des
héritaiges et biens immeubles commungs », qu’ils ont hérité de leur mère, et il
s’engage notamment à payer à sa sœur la somme de 300 livres, engagement qu’il ne
tiendra jamais.
C’est la période la plus
trouble de sa vie. On le dit tenté par une carrière militaire vers 1559, alors
que Marguerite de France quitte Paris pour la Savoie. (10) On sait, par un acte en date du 10 octobre 1566,
qu’Etienne Jodelle est condamné à mort et que ses biens sont placés sous
séquestres. Acte par lequel « Maître Médard Tuzan a droict de prendre par
chacun an sur tous les biens de M.e Etienne Jodelle cinquante livres tournoiz de
rente …les contraitz de constitution de ladicte rente esté passés long temps
avant la sentence de condemnation de mort et confiscation de biens donnée par le
prévost contre ledict Jodelle...» (11) Apparemment, il s’agit là de la seule pièce officielle
connue confirmant cette condamnation à mort, que les historiens ont située aux
alentours de 1564, loin de Paris. Quant aux motifs de cette condamnation, ils
restent un mystère.
Pourtant, Jodelle continue
à écrire, mais tels qu’ils nous parviennent, les fragments de son œuvre semblent
échappés d’un désastre. On les trouve disséminés dans les ouvrages d’autres
écrivains, comme « La Chanson pour respondre à celle de Ronsard… » ainsi qu’une
élégie et un sonnet publiées dans « Le premier livre des Météor » de J.A. Baïf.
Il écrit également quelques « tombeaux », comme celui de Gabriel de Montmorency
tué à la bataille de Dreux en 1563. La même année, il écrit plusieurs sonnets au
Roi Charles IX et à la Reine Mère Catherine de Médicis. L’année suivante, il
compose des vers en latin en l’honneur de Philippe de Boulainvilliers, qui
paraissent en tête d’un volume de planches anatomiques. Puis il écrit sa
deuxième tragédie « Didon se sacrifiant » dont le sujet est identique à celui de
« Cléopâtre ». Mais rien n’indique que cette tragédie ait été jouée une seule
fois ! Pendant toute cette période, Ronsard et ses amis continuent à lui
multiplier leurs hommages, comme J. Du Bellay dans ses « Œuvres complètes » ou
paraît le sonnet « De quel torrent vint ta fuyte haultaine …» qui constitue l’un
des plus beaux éloges consacrés au poète. (1)
On retrouve Etienne
Jodelle dans la capitale en 1567. Lui qui passait pour être favorable à la
réforme, il écrit plusieurs sonnets violents contre les protestants. Puis il
multiplie odes et sonnets en l’honneur de Charles IX. Mais il est malade, «
prisonnier dans un lict », et se plaint de ne pouvoir participer à la lutte pour
la défense de la foi et du Roi. Eloigné à nouveau de Paris, il y revient en 1569
et il compose plusieurs « Tombeaux » et surtout ses « Desseins pour la Croix de
Gastines » à l’occasion de l’exécution d’une riche famille de marchands
huguenots, ou il confirme son revirement d’opinions.
A la même période, il
fréquente assidûment le salon de Claude Catherine de Clermont-Dampierre,
Maréchale de Retz, devenu le lieu de rencontre des poètes. Et lui qui n’a guère
aimé les femmes dédie à celle-ci de magnifiques poèmes d’amour refusé. La
plupart des 47 sonnets recueillis sous le titre d ‘ « Amours », et publiés après
sa mort, lui sont adressés. Mais son tempérament impétueux et excessif l’incite
à se reprendre, et il compose des étonnants « Contr’ Amours » qui témoignent
d’une haine presque maniaque contre certaines femmes. (9)
Les nombreuses pièces
offertes à Charles IX et à Catherine de Médicis, ainsi que son appui constant à
leur politique, lui valent de participer, en 1571, aux fêtes du mariage royal
pour lesquelles il compose ses « Vers pour l’ Hyménée de Charles IX ». En
septembre 1572, il compose trois sonnets pour approuver le massacre de la nuit
de Saint-Barthélemy, approbation qu’il renouvelle en octobre dans un sonnet
écrit pour la naissance de la fille de Charles IX et d’Elizabeth d’Autriche.
Dans quelle mesure Jodelle est-il payé de ses services et de ses flatteries ? Ce
même mois, il reçoit 500 livres du Roi « …Dont sa Majesté luy a fait don en
considération des services qu’il luy a cy devant et de long temps faictz en
sondict estat, et mesme pour luy donner moyen de se faire penser et guarir d’une
maladie de laquelle il est à présent détenu et supporter les fraiz et despens
qu’il est contraint de faire en ceste occasion. Et ce oultre et par dessus les
autres dons et bienffaictz qu’il à ci-devant euz dudict seigneur… »(12)
On apprend, par son
testament rédigé en juillet 1573, que seules 300 livres lui seront versées sur
cette somme : « Item a le dict testateur declaré qu’il luy est deub deux cens
escus a luy donnez par le roy, qu’il veult estre receuz par son dit executeur
pour estre distribuez ou bon luy semblera. » (13) Dans ce testament, où il désigne Charles de La Mothe comme
exécuteur, plutôt que son cousin Jean Drouet, il n’est plus question de ses
quatre propriétés parisiennes, mais il « veult et ordonne que Loys Huillet,
maistre carpentier son hoste, soit payé du loyer de ses deux chambres… » Le même
mois, la saisie de sa propriété du Limodin est effective, et le décret de saisie
est « mis et affyché tant contre la portière de ladicte maison que contre la
principale porte et entrée de ladicte église des Chappelletz ».(13)
Sa mort survient quelques
jours plus tard à 41 ans, dans la chambre qu’il loue « en une maison du Jeu de
Paulme faisant le coing de la rue Neufve Saint-Paul », alors qu’il est couvert
de dettes. Lui qui a si souvent bénéficié des libéralités royales, il dicte sur
son lit de mort, pour son bienfaiteur, un sonnet récriminatoire recueilli par
son ami de La Mothe, où il accuse le Roi de l’avoir abandonné, en lui dédiant ce
vers proverbial emprunté à Anaxagore :« Qui se sert de la lampe au moins de
l’huile y met » dans un « Sonnet à Charles IX » récité « à voix basse et
mourante, nous priant de l’envoyer au Roy, ce qui ne fut pas fait… ». C’est son
cousin Jean Drouet qui couvre les frais d’obsèques du poète. (6)
La
propriété du Limodin, le seul bien qui reste à Jodelle, est vendue aux enchères
le 5 mai 1574 avec une mise à prix de 500 livres. Elle est adjugée pour 1700
livres à Jean Drouet, le cousin du poète. Sur cette vente, il n’y aura pas moins
de 16 oppositions pour environ 2100 livres, somme qui représente une partie des
dettes de Jodelle. Le 15 Septembre 1576, Jean Drouet vend Le Grand Limodin à
Jean de Monceaux, Seigneur de La Houssaye. (14)
Jodelle laisse peu de
regrets. Les protestants, qu’il avait violemment attaqués après avoir un temps
partagé leurs doctrines, n’épargnent pas sa mémoire. Mais le silence de ses amis
est surprenant : Remy Belleau et Antoine de Baïf, ses anciens camarade de
collège, Jean Dorat, son maître si prodigue d’épigrammes, nul ne produit le
moindre « tombeau ». Plus surprenant encore est l’attitude de Ronsard dont le
jugement est sévère quand il dit « qu’il eut désiré, pour la mémoire de Jodelle,
qu’elles (ses œuvres) eussent esté données au feu au lieu d’estre mises sur la
presse, n’ayant rien de si bien fait en sa vie que ce qu’il a voulu supprimer,
estant d’un esprit si prompt et inventif, mais paillard et yvrogne et sans
aucune crainte de Dieu, auquel il ne croyait que par bénéfice d’inventaire. »
L’année suivante, il lui retire la palme de poète tragique pour l’accorder à son
nouvel ami, Robert Garnier. En 1579, il revient à la charge contre la mémoire de
Jodelle, dont « la trop basse voix n’est pas digne de chanter l’infortune des
Rois… ». L’édition posthume d’une partie de l’ œuvre de Jodelle, publiée par de
La Mothe en 1574, fait dire à Pasquier : « …ce que le Seigneur de La Mothe en
recueillit après son decez est si éloigné de l’opinion qu’on avait de lui, que
je le mescognois. Je ne dis pas qu’il n’y ait plusieurs belles pièces : mais
aussi y en a t’il une infinité d’autres qui ne devoient estre mises sur la
monstre. Et ne doute qu’il ne demeurera que la mesmoire de son nom en l’air
comme de ses poësies. » Mais, si Jodelle n’a
pas droit à un « tombeau » en bonne et due forme, il recueille après sa mort un
certain nombre d’éloges et de manifestations d’hommages. Parmi ces témoignages,
aucun n’égale en importance les 202 vers d’Agrippa d’Aubigné : « Vers funèbres
sur la mort d’Etienne Jodelle Parisien, Prince des Poètes Tragiques »
: … « Jodelle
est mort de pauvreté » « La
pauvreté a eu puissance » «
Sur la richesse de la France »
« O dieux quel traict de cruauté. »
« Le ciel avoit mis en
Jodelle » « Un esprit tout
autre qu’humain »…
Pourtant, on ne connaît
aucun rapport entre Jodelle et d’Aubigné. Il est certain que les deux hommes
militaient dans deux partis adverses. Peu avant sa mort, Jodelle a même célébré
les massacres de 1572 au cours desquels d’Aubigné a failli être tué. On peu donc
pensé qu’en cette circonstance, l’homme de lettres, chez d’Aubigné, triomphe de
l’homme de parti. Devant les reniements et les nombreuses attaques dont l’œuvre
de Jodelle est l’objet, d’Aubigné intervient à nouveau dans une de ses odes
:
… « Mais si
tost que Jodelle est mort, »
« Voicy la canaille qui sort,
» « Et voicy la troupe ennemie
» « De mille langues de
l’envie » …
Après quelques mois passés auprès de ce poète qu’était Etienne
Jodelle, je le connaît un peu mieux, mais pas assez pour me permettre de porter
un jugement. Aussi laisserai-je à son fidèle ami Charles de La Mothe, le mot de
la fin : « …
Facent les mespriseurs de la Poësie, et les envieux de Jodelle, tel jugement de
luy et de ses escrits qu’ils voudront, si auront ces vers de soy assez de force
et de valeur, pour emporter le los qu’ils méritent, et en ce siècle, et aux
autres qui nous suivent… » (15)
Serge Randon - Janvier
2000
NOTES
:
1. « Poésie française et œuvres d’Etienne Jodelle » Œuvres
complètes présentées par Enea Balmas – Chronologie avec préface originale de
Charles de La Mothe (Gallimard 1965) 2.
Le chemin de La Houssaye à Tournan séparait deux fermes de ce nom, le Petit
Lymodin appartenant au seigneur de La Houssaye (Acte de vente des terres et
seigneurie de La Houssaye du 20 janvier 1541- Archives privées), et leGrand
Lymodin situé sur la paroisse des Chapelles-aux-Ouint (devenues Les
Chapelles-Boubon), fief des Jodelle, au lieudit qui porte encore leur nom.
Actuellement, de ce fief, il ne subsiste qu’un vieux puits. 3. Certains historiens prétendent que Jodelle
aurait composé une deuxième comédie : « La Rencontre ». D’autres affirment
que « L’Eugène » et « La Rencontre » sont une seule et même œuvre. Toujours
est-il que jamais aucun texte de « La Rencontre » n’a été retrouvé et qu’à
ce jour la question n’a jamais été tranchée. 4. Etienne Pasquier – Juriste français (1529-1615), auteur d’une
encyclopédie « Les Recherches de la France » 5. Pierre de Bourdeille, Seigneur de Brantôme – Ecrivain
français (1538-1614) 6. « Histoire de
la Pléiade », par Henri Chamard (H. Didier – 1939) 7. « Les Lettres et la Vie Française - La Pléiade » M. Dréano
(Jacques Petit – 1946) 8. Archives
Nationales Tome IV - D’après Jodelle, dans son mémoire justificatif, on le
sollicita sous prétexte qu’il était de Paris et qu’on lui reconnaissait «
quelque peu de promptitude d’esprit pour secourir à une chose si hastée » 9. « Poètes du 16ème siècle » Albert Marie
Schmidt 10. M. Fontaine - Dictionnaire des
littératures de langue française (Bordas) 11. Archives Nationales – Il s’agit de l’emprunt de 600 livres contracté le 20
février 1556 et garanti par le Limodin. C’est ce même emprunt qui
provoquera la saisie et la vente aux enchères de la propriété. 12. Registres de
l’Epargne du Roi Charles IX - Archives Nationales 13. Archives Nationales 14. Archives privées 15.
« Cléopâtre Captive» a été mise en scène en 1972 par Henri Ronse et le
Théâtre Oblique – Le « Recueil des Inscriptions …» a inspiré un roman à
Florence Delay : « L’insuccès de la fête », Gallimard 1980 - A La Houssaye,
sous l’impulsion de Louis Marie Horrie, et au travers du Centre Culturel
de la Brie et des Amis de La Houssaye, un important hommage a été rendu à
Etienne Jodelle les 16 et 17 juin 1973 pour la célébration du quatrième
centenaire de sa mort. Une représentation de « Cléopâtre Captive » devait
être donnée dans la cour d’honneur du château par ce même Théâtre Oblique,
mais un incident obligé les organisateurs à annuler cette
représentation. A l'occasion de cet hommage, un mémorial Etienne
Jodelle a été dressé dans le village.
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